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Introduction
Une étude sur l’épidémie de grippe
espagnole de 1918 à Genève (Suisse) a été
menée à partir de divers documents des années 1918
et 1919. Elle s’est basée sur des publications dans les revues
médicales suisses et étrangères, des quotidiens
genevois, des archives cantonales et fédérales. Complétée
par des témoignages, elle est orientée principalement
sur la ville de Genève, mais certaines données concernaient
toute la Suisse.
L’épidémie
L’épidémie de grippe espagnole a touché
la Suisse en plusieurs vagues : la première en juillet 1918,
la seconde, plus sévère, en octobre–novembre 1918, pour
s’achever en février/mars 1919. La figure 1 présente le
nombre de cas de grippe sur la base des déclarations obligatoires
en Suisse, de juillet 1918 à février 1919. Dans un contexte
de guerre mondiale, les premiers cas furent répertoriés
en 1918, aux frontières du pays et dans les camps des militaires
étrangers, puis dans les villages de l’intérieur (Château-d’Oex)
(1,2). L’épidémie s’est ensuite répandue très
rapidement à la population civile. On estime que plus de 50 %
de la population a été touchée par la grippe en
1918, 58 % pour les deux années de cette pandémie (3).

La mortalité fut particulièrement importante
durant la vague d’octobre/novembre, avec une grippe sévère,
caractérisée par une forme asphyxique avec cyanose de
la face et des extrémités, entraînant la mort dans
les 24 heures. Les taux de morbidité et de mortalité étaient
les plus élevés entre 20 et 49 ans, avec une surmortalité
chez les hommes (figure 2). Celle-ci pourrait s’expliquer par les conditions
de vie au sein de l’armée, la promiscuité et les déplacements
fréquents facilitant la transmission de la grippe parmi les soldats
déjà fragilisés. La gravité de la grippe
chez les adolescents et les jeunes adultes était attribuée
au surmenage, au manque de soins et à la promiscuité en
milieu militaire (4). Enfin les groupes d’âge les plus âgés
auraient été relativement épargnés, car
déjà exposés à la grippe lors de l’épidémie
de 1889–91.

L’impact socio-économique
Les perturbations furent nombreuses dans les secteurs
privé et public. Les écoles fermèrent par intermittence.
Dans certaines entreprises, plus de 80% des employés étaient
atteints de la grippe (5). L’administration était aussi touchée
par l’épidémie : certains bureaux de poste ont été
fermés ou fonctionnaient au ralenti, les téléphones
et télégraphes furent submergés. Un service réduit
fut instauré (6). Les transports publics étaient irréguliers,
avec un nombre de passages limité, ce qui facilitait la transmission
du virus dans les véhicules bondés.
Le secteur médical était évidemment
très perturbé. Les médecins débordés
ont imposé des restrictions dans les horaires de réception
des appels (7,8). Beaucoup étaient eux-aussi atteints par la
grippe, ou avaient succombé à la maladie. Les taxis se
virent contraints de refuser de transporter les malades à l’hôpital
en raison des risques de contagion et une seule compagnie était
mandatée pour déplacer les malades. Celle-ci devait désinfecter
les véhicules après chaque course (9).
Hopitaux débordés
Au pic de l’épidémie, en octobre/novembre
1918, les hôpitaux refusaient des malades. Des lieux publics furent
réquisitionnés pour servir d’hôpitaux d’urgence,
également rapidement surchargés. Des annonces étaient
publiées dans la presse pour demander la contribution de bénévoles
dans les hôpitaux débordés. Un médecin genevois
fut condamné par les autorités sanitaires fédérales
pour avoir omis de déclarer des cas de grippe, une déclaration
obligatoire ayant été instaurée au niveau fédéral
au début de l’épidémie (10–14).
Les statistiques hospitalières étaient quotidiennement
détaillées dans la presse : nombres d’admissions, de malades
refusés, de décès, de sorties des personnes atteintes
de la grippe. La liste des décès s’allongeait, les annonces
mortuaires couvraient deux à trois pages dans les quotidiens.
Les corps médical et scientifiques se contredisaient à
propos de l’origine de la grippe, des modes de transmission et des traitements.
Par exemple, certains recommandaient la consommation d’alcool, alors
que d’autres la rejetaient sévèrement. Ces divergences
étaient reprises dans la presse généraliste, comme
dans les revues médicales. Chaque mesure préconisée
par les autorités sanitaires suscitait des polémiques
amplifiées par les media (15,16).
Il régnait dans tout le pays un climat de panique.
De fausses informations étaient publiées dans les quotidiens
comme dans la presse scientifique. Des articles et des lettres de lecteurs
expliquaient de manière erronée l’origine de la maladie,
les méthodes de prévention, les modes de transmission
et les traitements possibles. Les recommandations d’hygiène étaient
multiples et variées, allant du nettoyage des sols à sec
à l’obligation d’arroser les rues de désinfectants. On
pensait par exemple que le virus était transmis par le linge
sale des troupes, lavé par les volontaires civils de la Croix-Rouge,
ou qu’il se répandait par l’intermédiaire du courrier
que les soldats contaminés adressaient à leur famille
(17,18). Les publicités pour des traitements miracles se mêlaient
aux annonces mortuaires. Elles allaient de la recommandation de manger
des oignons aux exercices de respiration en plein air.
Les mesures prises et les interdictions étaient
sévères : aucune activité de loisirs regroupant
plusieurs personnes n’était autorisée. Dans certains cantons,
les cafés et les restaurants se voyaient imposer une réduction
des heures d’ouverture. Les théâtres, les cinémas,
les dancings et les salles de bals ont été temporairement
fermés, des spectacles annulés. Même les églises
furent fermées. A Lausanne, certains services religieux ont été
proposés dans les parcs publics, mais ces rassemblements furent
rapidement interdits par la suite. A Genève, deux prêtres
reçurent des amendes pour avoir prêché malgré
l’interdiction de rassemblement (19,20). Les cortèges funéraires
étaient limités à cinq personnes. Les employés
des cimetières peinaient à préparer les tombes
et à enterrer rapidement les morts.
Conclusion
En Suisse, les mesures prises pour lutter contre la grippe
espagnole en 1918 étaient instaurées, annulées,
puis remises en vigueur (notamment la fermeture des écoles),
ce qui a contribué encore au climat d’insécurité.
L’importance de diffuser des messages d’informations consistants et
de qualité à la population est à souligner, car
ceci fit cruellement défaut. L’analyse de cette pandémie
fournit des indications précieuses sur l’impact socio-économique
d’une épidémie de grippe massive et illustre la nécessité
de se préparer de manière optimale à une éventuelle
nouvelle pandémie.
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